Le Mythe de Sisyphe

  • October 12, 2005
    8:00 pm
Salle Pollack — Université McGill
555, rue Sherbrooke Ouest

Walter Boudreau and Ensemble de la SMCQ perform In Vain by Georg Friedrich Haas.

A musical whirlwind lasting 71 minutes unfurls in delirious spacial spirals. A masterpiece!

Participants

Programme

  • flute, bass flute, oboe, two clarinets, saxophone (tenor and soprano), bassoon, two horns in F, two trombones, percussions, harp, piano, accordion, three violins, two violas, two cellos and double bass

Mot du Directeur artistique

Qu’allons-nous entendre ce soir?

Je pense que nous allons entendre une grande œuvre. Grande (longue) non seulement dans sa durée, qui fait plus de 70 minutes (chose de plus en plus rare dans la musique de création…), mais grande aussi dans sa vision unique d’une formidable complexité musicale rendue possible — et surtout abordable — par l’utilisation géniale des harmoniques naturels, un peu à la manière des mandalas patiemment élaborés par les moines bouddhistes.

Ce qui me frappe le plus dans cette musique, au-delà des considérations purement techniques d’une analyse serrée de l’œuvre et de ses particularités harmoniques et rythmiques (admirables il va de soi!), c’est l’incroyable générosité du propos. Le spectre harmonique, utilisé comme leitmotiv, est sans cesse revisité dans une série de variations «osmotiques», tout empreintes du talent particulier de Haas à nous transporter aisément d’un paysage sonore à un autre sans qu’il n’y paraisse.

Paradoxalement, la musique d’In vain, qui est en continuelle mutation/transformation (un peu comme le principe de la vis sans fin d’Archimède) demeure essentiellement statique!

Contradiction? Oui et non…

Comme nous le savons tous, le spectre harmonique est en quelque sorte une camisole de force des intervalles! La Nature nous l’a «imposé» (comme la loi universelle de la gravité) et nous en avons déduit, par delà les continents et les civilisations, des systèmes particuliers d’organisation des hauteurs, dont notre «harmonie» tonale occidentale est l’un des ses représentants les plus célèbres.

Dans In vain, le compositeur s’attaque de façon radicale et — oserais-je dire — grandiose, à la tyrannie apparente du «monument» spectral par une guérilla frontale d’intervalles. Des tritons (diabolus in musica), soutenus par des quintes et quartes justes, entrent en collision avec l’hégémonie du spectre et créent une série de tensions/détentes renouvelant constamment le même matériau, en provoquant ainsi la mise en mouvement de la «machine», qui va se mettre à tourner sur elle-même et prendre son envol.

Cette action produit des formes circulaires en spirales multiples, boucles sonores tout en demi-teintes qui semblent chercher, tâtonner, mais sans jamais précisément aboutir, comme dans les célébrissimes dessins des escaliers sans fin de Maurits Cornelius Escher.

On va partout et nulle part en même temps.

Le dénouement spectaculaire n’aura pas lieu en fin de parcours; il se joue plutôt, magnifiquement, à chaque instant de l’œuvre. In vain est un éternel recommencement (le mythe de Sisyphe), où chaque cycle, chaque moment, reprenant le propos du précédent et préludant le suivant, est toujours différent et constitue une fin en soi, car il porte à tout moment l’essentiel du discours!

Enfin, et sur une «note» plus poétique, il me semble déceler le suintement d’un soupçon d’une délicate futilité, voire de nostalgie référentielle, déplorant subtilement l’impossibilité d’atteindre à jamais l’harmonie parfaite…

Alors, au bout du compte, la mécanique d’In vain s’éteindra d’elle-même, après avoir dit tant de choses et n’avoir rien dit.

Qui dit mieux?

Walter Boudreau, 33 octobre 2005