Claude Vivier

Le rêveur: voyage, réel et imaginaire

D’Utrecht à Cologne, en passant par Paris, de Bali en Iran, en passant par le Japon; Claude Vivier a centré sa personnalité, parfait sa formation, orienté sa production en fonction des voyages qu’il a entrepris. C’est en Europe, au cours de sa formation avec Stockhausen de 1972 à 1974, que Vivier compose les premières œuvres de son style personnel: Chants, Ô! Kosmos!, Lettura di Dante, où s’expriment son intérêt pour la voix, pour les rituels, pour les voyages au pays des rêves. De son voyage en Asie en 1976-1977, au cours duquel il reste longtemps sur l’île de Bali pour y apprendre les instruments du gamelan, il reviendra avec l’inspiration pour des œuvres très directement reliées à Bali, dont Pulau Dewata, Shiraz, Paramirabo. Mais plus encore, il en revient avec l’inspiration de ses grands voyages intérieurs, ses grandes réflexions autobiographiques sur l’enfance, la mort, le rituel, le cosmos qui caractériseront les grandes œuvres vocales comme Journal, Kopernikus et Lonely Child.

Plusieurs de ces œuvres sont marquées par l’utilisation d’une langue inventée , choisie pour la sonorité des syllabes, inspirée des rêves de Vivier. Il imaginait ses parents et s’inventait une langue qui aurait pu être la leur. Il apprend rapidement l’anglais, l’allemand et le balinais, fasciné par leur sonorité, un aspect qu’on retrouve dans la plupart de ses œuvres vocales, rarement écrites dans une seule langue.

Dans le rêve comme dans la réalité, Vivier se cherche à travers ses voyages comme à travers la musique et nous emmène avec lui. Ainsi, plus on connaît sa musique, mieux on comprend sa vie; plus on connaît sa vie, mieux on comprend sa musique!

L’incompris: obstacles et persévérance

L’abandon, qui a jalonné toute sa vie, est à la base de sa sensibilité artistique et sociale. Né à Montréal en avril 1948 de parents inconnus, il n’est adopté par la famille Vivier qu’à l’âge de trois ans; une adoption tumultueuse qui ne l’empêchera pas de chercher sa mère biologique, dans le monde réel autant que dans l’imaginaire, un thème qui reviendra dans ses œuvres (notamment Chants, Lonely Child, Kopernikus). Ce rejet, il le subit à nouveau à son expulsion du séminaire, auprès de ses collègues au Conservatoire, auprès de Stockhausen qui l’envoie faire ses classes à Utrecht avant de l’accepter comme étudiant, de la part de certains critiques de la presse écrite, dans sa vie sentimentale et jusqu’à sa mort violente.

Peut-être est-ce la souffrance devant ces rejets perpétuels qui fait de lui un être aussi authentique, tant dans sa carrière que dans sa vie personnelle. Authentique et déterminé. Ses prises de position publiques face au rôle du créateur dans la société, son refus de cacher son homosexualité, sa recherche de nouveaux lieux pour la musique contemporaine - qui se soldera par la création des Événements du Neuf avec les Rea, Evangelista et Vaillancourt - et sa propension à défendre ses œuvres et celles de ses collègues face aux critiques de la presse écrite; tout ceci nous montre un Vivier batailleur et fier. Les multiples reconnaissances et commandes qu’il recevra au cours de sa carrière et les succès que remporte son œuvre depuis son décès font foi des fruits de cette persévérance.

Le mystique: la foi dans la vie, dans l’œuvre

Frappé par la musique lors d’une messe de Noël au début de l’adolescence, l’univers musical de Vivier gardera toujours une touche mystique. S’orientant vers la prêtrise, on demande à Vivier de quitter le séminaire à l’âge de 18 ans, pour cause de «manque de maturité». Lui qui dira plus tard vouloir «entrer en musique comme on entre en prière», entre alors au Conservatoire de musique de Montréal, où il étudie auprès de Gilles Tremblay, avec la composition pour nouvelle vocation. Les aspects mystiques de ses œuvres font d’abord référence directe au culte catholique (Jesus erbarme dich). Mais Vivier s’ouvre ensuite aux rituels d’autres cultures, notamment à ceux de Bali auxquels il participe et desquels il s’inspire pour en faire une synthèse toute personnelle, qui marque par sa naïveté autant que par sa profondeur. Le mysticisme caractérise toute la musique de Vivier et au fil de son évolution naissent des rituels, souvent des requiems, de Chants en 1973 jusqu’à Et je reverrai cette ville étrange de 1981, en passant par les incontournables Orion pour orchestre et l’opéra Kopernikus (1979).