quatuor vocal et quatuor à cordes
Commande: SMCQ, pour le Hilliard Ensemble et le Quatuor Bozzini, avec l’aide du CAC
Le désir d’écrire une œuvre sur des poèmes de Pétrarque (1304-1374), remonte à aussi loin qu’à l’époque de mes études au conservatoire dans les classes d’analyse musicale de Gilles Tremblay qui nous fit découvrir les madrigaux de Monteverdi, dont l’extraordinaire Hor ch’el ciel e la terra tiré des Rime de Pétrarque. Dans l’année 2004, sept centième anniversaire de la naissance de Francesco Petrarca, une commande de la SMCQ allait me permettre concrétiser ce projet.
Je me suis dès lors plongé dans la lecture des trois cent soixante-six poèmes du Canzoniere, dont la composition, constamment révisée et augmentée, s’est échelonnée sur près de trente-huit années, soit de 1336 (première parution 1342) jusqu’à la fin de sa vie.
La rédaction de ce vaste recueil, dont le titre original est Rerum Vulgarium Fragmenta (fragments de sujets vulgaires, par opposition aux sujets nobles), fut provoqué par la rencontre de Laure à Avignon le 6 avril 1327. Littéralement foudroyé par cette rencontre, le jeune Francesco (ecclésiastique se son état, tonsure et célibat) allait en être marqué pour la vie; partagé entre l’éblouissement amoureux et les affres d’un désir contrarié, et assombri par la disparition de l’aimée. Le Canzoniere est en fait une sorte de journal poétique dont Laure, l’amour, la politique, la mémoire et la poésie constituent les principaux thèmes.
De ce vaste ensemble, j’ai choisi cinq sonnets, dans l’ordre: CLIV, LXI, CCXIX, CLI et CCLXVII, dont les vers initiaux sont: Le stelle…, Benedetto…, Il cantar novo…, Non d’atta et tempestosa…, Oimè il bel viso. Certains poèmes sont utilisés intégralement, les autres en parties. Ce choix a été établi de façon à créer une trame dramatique qui évoque l’évolution du sentiment amoureux: la contemplation, le désir, la perte.
L’œuvre musicale se présente ainsi comme la réunion de cinq madrigaux (en référence à la forme musicale telle qu’illustrée par Monteverdi) dans une forme globale. La double distribution, quatuor vocal et quatuor à cordes, repose sur le besoin de créer un effet de perspective; l’écriture vocale qui se veut claire, épouse le texte en ses contours, ses tournures et son rythme, elle réagit spontanément aux affects. Il s’agit d’une sorte d’avant-plan. L’écriture instrumentale plus complexe aussi bien du point de vue structurel que sémantique, établit un contexte général, elle se veut plus réflexive et a pour fonction d’établir une dimension temporelle moins linéaire en ce qu’elle joue sur la mémoire, et extrapole les affects en écho du texte chanté.
Les notions de style et de langages musicaux ont été des préoccupations constantes dans l’élaboration de cette œuvre. L’étude du madrigal Non al suo amante de Francesco da Bologna, seule œuvre musicale connue à ce jour qui ait été écrite sur un texte de Pétrarque par un de ses contemporains, a servi de racine à partir de laquelle la musique évolue à la façon d’un arbre qui se complexifie en se ramifiant, en s’éloignant. Quelques fragments de l’œuvre de Francesco da Bologna se retrouvent (comme une mémoire génétique) dans les premières pages de Le stelle, en particulier aux voix.
D’autre part, la forme concentrée et souple des sonnets, mais surtout le style employé: éléments de rhétorique, nombreuses références au répertoire de l’antiquité, une théorie des affects (qui deviendra un élément fondamental de la musique baroque, abondamment illustré dans les œuvres de maturité de Monteverdi), ont suscité chez moi une réflexion qui se traduit par l’élaboration d’un ensemble de figures musicales (système référentiel lié à la mémoire) qui se décline à des degrés divers selon la perspective voix/cordes, et vise à assurer la cohésion de l’ensemble. Enfin, Le stelle n’a pas la prétention de rendre compte du monument qu’est le Canzoniere, il s’agit d’un voile à peine soulevé, comme dans un rêve.
Serge Provost [i-05]
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septembre 2011. Conception et mise à jour: DIM.