Phases (1956)

Gilles Tremblay

piano

Création: Mai 1959, Yvonne Loriod, piano • Concert, Westdeutscher Rundfunk Köln (WDR) (Cologne, Allemagne)

Les sonorités inouïes des sons harmoniques du piano firent découvrir en celui-ci une dimension toute nouvelle, fraîche, pratiquement inexplorée, sinon uniquement en guise d’effet momentané de décoration surajoutée, non articulée encore à la substance interne de la musique (Schumann - Shoenberg).

Découvrir, expérimenter, s’émerveiller à l’écoute de ces vibrations, jouer avec les mille rapports qu’elles faisaient naître, méditer sur un profil se fondant si naturellement au silence, réfléchir sur les nouvelles relations des sons -naturels- causes avec leurs effets en résonances, c’était déjà intégrer ces éléments à la langue pianistique, les «composer» au sens étymologique du mot, c’était aussi pouvoir se servir de sonorités non tempérées avec un instrument tempéré.

Techniquement: au clavier une résonance harmonique s’obtient en jouant normalement une note pendant que l’on tient enfoncée sans la jouer une touche dont le son est parent de celui que l’on a joué. Chacun sait en effet que les sons complexes sont composés de plusieurs harmoniques qui suivent une progression arithmétique (l -2-3-4-5 etc.). Plus le degré de parenté entre la touche jouée et la touche enfoncée sera proche plus l’intensité de la résonance sera grande.

Il va sans dire que le raffinement même des sonorités obtenues impliquait en retour une exigence non moins grande de raffinement dans le traitement des sons à attaque réelle, chaque événement devenant timbre à créer, par agrégats, filtrage, types d’attaque, plans d’intensité, mixtures, etc.. en un véritable piano orchestre*. Tout le langage pianistique se trouvait influencé et enrichi par cette nouvelle greffe. Il n’était pas cependant polarisé par elle (ce qui serait revenu à la décoration surajoutée) puisqu’elle s’intégrait à la syntaxe jusqu’à la forme même en un harmonieux équilibre.

Dans Phases (titre se rapportant aux temps), un ordre de sons et d’intervalles donne naissance à des magmas qui engendrent résonances et timbres. Les intensités sont influencées par la force décroissante des harmoniques par rapport à la fondamentale. Le temps de chaque phrase est solidaire du matériau employé. Ainsi, c’est la vitesse du battement de do dièse (respectivement harmonique 6 et 5 de la dièse et de la bécarre) qui donne le tempo de la dernière phase.

Dans Réseaux, un premier réseau établit un champ sonore. La forme acoustique de ce champ (son formant) est ensuite développée à partir de ses intervalles, ce qui donne naissance à d’autres réseaux susceptibles à leur tour de subir la même opération. Le réseau initial, fécondé par la superposition des réseaux issus de son développement, engendre chocs («clusters») et retombées (étalements) qui contiennent en puissance, malgré leur verticalité. des répercussions dans le temps. L’écriture de piano est donc ici conditionnée par une répercussion de la matière dans le temps; puis récriproquement, une fois le temps acquis, par une transformation de la matière par ce temps.

Voici quelques caractéristiques de cette écriture de piano: neumes, embrassant tout le clavier. qui se plissent dans un registre restreint; événements successifs devenant simultanés; multitude d’événements évoqués par un seul sonorité épaisse s’effilant; pluie de notes en éclat qui se coagulent en clusters; accents filtrés par leurs désinences; contrepoint de résonance articulant la musique au silence, transformant celle-ci en ce qui la délimite ordinairement. La propre frontière de la fin se veut non linéaire. Liaison avec ce qui se passe après. Le son a cessé mais la musique se poursuit…

* Le piano préparé de John Cage possède lui aussi des timbres extrêmement variés et riches avec cet inconvénient toutefois que chaque son est fixé à la rigidité de la préparation au sein d’un même morceau.

Gilles Tremblay

Exécutions